Le secret le mieux gardé de Marrakech
Demandez à n'importe quel résident de longue date de Marrakech quelle est la meilleure saison pour visiter la ville. La réponse ne sera jamais "avril" ou "octobre", les mois que tous les guides recommandent. Ce sera l'hiver. Décembre, janvier, février. La basse saison. Le moment où les touristes se font rares, où les prix dégringolent, où la ville respire.
Je vis à Marrakech depuis plusieurs années, et l'hiver est la période que j'attends le plus. Pas pour le climat tropical, parce qu'il n'y en a pas. Pour tout le reste.
La météo, sans mensonge
On lit partout que Marrakech a "un climat agréable toute l'année". C'est à moitié vrai. L'été, il fait 45°C et vous ne pouvez pas marcher dix minutes sans avoir envie de mourir. Le printemps et l'automne sont effectivement doux. Mais l'hiver a ses propres caractéristiques, et il faut les connaître.
En journée, les températures oscillent entre 18 et 22°C. C'est parfait pour marcher, explorer, flâner dans les souks. Le soleil est présent la plupart du temps, et quand il tape, on se croirait en mai à Paris. Les terrasses des cafés de Guéliz sont pleines de gens en t-shirt à midi.
Mais la nuit, c'est une autre histoire. Les températures chutent à 5 ou 6°C, parfois moins. Les riads de la Médina, avec leurs patios ouverts et leurs murs en pisé, ne sont pas isolés. Certains n'ont pas de chauffage, ou juste un petit radiateur électrique qui lutte contre le froid. J'ai dormi avec un bonnet sur la tête dans un riad magnifique de Mouassine, en janvier. Le froid humide de la Médina s'infiltre partout.
La pluie arrive aussi, surtout en janvier. Pas des trombes d'eau tropicales, mais des journées grises et des averses régulières. En moyenne, il pleut 5 à 7 jours par mois en hiver. Quand il pleut, les ruelles de la Médina deviennent des torrents. Le drainage est inexistant dans certains quartiers. Les souks couverts deviennent alors votre meilleur ami.
Ce qu'il faut mettre dans la valise
Des couches. Sérieusement, c'est le principe de l'oignon qui fonctionne le mieux. Un t-shirt pour la journée, un pull pour l'ombre, une veste chaude pour les soirées. Un imperméable léger. Des chaussures fermées qui ne craignent pas l'eau. Et surtout, un pyjama chaud. Le moment le plus froid de votre séjour sera probablement la nuit dans votre riad.
Pas besoin d'un manteau polaire non plus. On n'est pas à Stockholm. Mais la doudoune légère qui tient dans un sac est votre alliée.
Moins de touristes, plus de ville
C'est l'argument principal. En été et pendant les vacances scolaires européennes, Marrakech est envahie. Les souks sont impraticables. La Medersa Ben Youssef a des files d'attente de 45 minutes. Les riads affichent complet des semaines à l'avance. Les terrasses de Jemaa el-Fna sont remplies de groupes avec des guides qui hurlent dans des mégaphones.
En hiver, tout ça disparaît. Vous entrez à la Medersa Ben Youssef en cinq minutes. Le Palais Bahia se visite dans un calme que vous n'imaginez pas possible. Vous pouvez vous asseoir sur la place des Épices et regarder les chats dormir sans qu'un vendeur vous harcèle toutes les trente secondes.
Les commerçants du souk sont plus détendus. Ils ont le temps de discuter, de vous montrer leur travail, d'expliquer la différence entre un tapis du Haut Atlas et un tapis du Moyen Atlas. En haute saison, la transaction est expédiée parce que vingt personnes attendent derrière vous.
Les restaurants aussi changent. En hiver, vous obtenez une table au Nomad sans réserver. Le service au Café des Épices est détendu. Les cuisiniers ont le temps de bien faire les choses. J'ai eu certains de mes meilleurs repas à Marrakech en janvier.
Des prix qui font plaisir
Les riads baissent leurs tarifs de 30 à 50% en basse saison. Un riad qui affiche 200 euros la nuit en avril se négocie à 100 ou 120 euros en janvier. Les riads de charme qui sont hors de portée en haute saison deviennent soudain accessibles. Certains proposent des offres "trois nuits pour le prix de deux" ou incluent le hammam et le massage dans le tarif.
Les vols aussi sont moins chers. Les compagnies low-cost qui relient l'Europe à Marrakech affichent des prix deux à trois fois moins élevés qu'en été. Un aller-retour Paris-Marrakech à 50 euros, ça existe en janvier.
Les guides et chauffeurs privés ont plus de disponibilité et sont parfois prêts à négocier leurs tarifs. Les excursions dans l'Atlas ou vers Essaouira coûtent moins cher parce que la demande est faible.
Au total, un séjour d'une semaine en hiver peut coûter la moitié de ce qu'il coûterait en haute saison. C'est la même ville, les mêmes riads, la même nourriture. Juste sans la foule et avec un meilleur tarif.
L'Atlas enneigé vu des toits
Voilà quelque chose que les touristes d'été ne verront jamais. En hiver, la chaîne de l'Atlas se couvre de neige. Depuis n'importe quel toit-terrasse de la Médina, par temps clair, vous avez une vue sur les sommets blancs qui se découpent contre le ciel bleu. Le contraste avec les toits ocre de la ville est saisissant.
Le Toubkal, point culminant de l'Afrique du Nord à 4 167 mètres, est visible depuis Marrakech. En été, la brume de chaleur le cache souvent. En hiver, il est là, net, imposant. C'est l'un des plus beaux panoramas de la ville et il ne coûte rien. Montez sur votre terrasse avec un café le matin, et regardez.
Oukaimeden : la station de ski la plus improbable
À une heure et demie de Marrakech, dans le Haut Atlas, se trouve Oukaimeden. C'est la plus haute station de ski d'Afrique, à 2 600 mètres d'altitude. On y skie entre décembre et mars quand l'enneigement le permet.
Soyons honnêtes : ce n'est pas Val d'Isère. Les remontées mécaniques sont anciennes. Les pistes sont courtes. L'infrastructure est basique. Mais l'expérience est complètement surréaliste. Vous quittez les palmiers de Marrakech le matin, et une heure plus tard, vous êtes dans la neige, avec des bergers amazighs qui font paître leurs moutons sur les flancs de la montagne à côté de la piste.
Le forfait journée coûte environ 100 dirhams. La location de matériel, à peu près pareil. Vous pouvez aussi simplement monter pour la balade, faire un bonhomme de neige, boire un thé dans l'un des cafés du village. Les enfants adorent. C'est une excursion d'une journée parfaite pour casser le rythme de la ville.
Le hammam en hiver : une nécessité
Le hammam est agréable toute l'année, mais en hiver, il devient presque indispensable. Après une journée à marcher dans le froid de la Médina, les pieds gelés sur le zellige de votre riad, entrer dans la chaleur humide d'un hammam de quartier est un soulagement physique immédiat.
Les hammams de quartier sont moins fréquentés en hiver (les touristes sont moins nombreux), ce qui signifie plus d'espace, plus de temps, et une expérience plus intime. Le Hammam Dar el-Bacha, dans le quartier de Mouassine, est magnifique et coûte 20 dirhams l'entrée. Le Bain Bleu près de Bab Agnaou est une autre bonne adresse.
Après le gommage et le rinçage, enveloppez-vous dans une serviette chaude et prenez un thé à la menthe brûlant. C'est le moment où le froid de janvier devient un avantage, parce que la chaleur du hammam n'en est que plus délicieuse.
La saison des oranges
L'hiver, c'est la pleine saison des oranges au Maroc. Les arbres de la ville, les fameux bigaradiers dont les fruits amers parfument les rues, ne sont pas comestibles. Mais les oranges douces qui arrivent des verrous de la région sont parmi les meilleures au monde.
Sur Jemaa el-Fna, les stands de jus d'orange tournent à plein régime. Un verre de jus pressé minute coûte 5 dirhams (ne payez pas plus, c'est le prix fixe pour les locaux). L'orange d'hiver marocaine est sucrée, juteuse, avec une acidité parfaitement équilibrée. Buvez-en trois par jour. C'est votre vitamine C gratuite.
Au souk, les marchands empilent les oranges par centaines. Un kilo coûte 5 à 8 dirhams. Achetez-en, mettez-les dans votre riad, et mangez-les sur la terrasse en regardant l'Atlas. C'est l'un des petits bonheurs simples de l'hiver à Marrakech.
Les cours de cuisine : la saison idéale
En été, passer deux heures devant un fourneau dans une cuisine marocaine est une épreuve. En hiver, c'est un plaisir. La chaleur du tajine qui mijote, la vapeur du couscous, l'odeur des épices grillées, tout ça réchauffe autant que le hammam.
Plusieurs riads et écoles de cuisine proposent des cours. La Maison Arabe, dans le quartier de Bab Doukkala, a l'un des programmes les plus anciens. Comptez autour de 500 dirhams par personne pour un atelier de demi-journée qui inclut le repas. L'Atelier de Cuisine de la Médina, rue Dar el-Bacha, est plus intime et un peu moins cher.
Les plats d'hiver sont les meilleurs pour apprendre. La tangia, ce plat de viande cuit lentement dans une jarre en terre, est un classique des mois froids. Le couscous tfaya aux oignons confits et aux raisins secs est un autre plat hivernal qui mérite le détour.
Le Nouvel An à Marrakech
Marrakech est devenue une destination prisée pour le réveillon du Nouvel An. Les grands hôtels et riads organisent des soirées avec dîner gastronomique, musique live et décompte à minuit. La Mamounia, le Royal Mansour et les établissements de l'Hivernage proposent des galas dont les prix commencent à 2 000 dirhams par personne et montent facilement à 5 000 ou plus.
Pour quelque chose de plus simple, plusieurs restaurants de Guéliz et de la Médina proposent des menus spéciaux autour de 500 à 800 dirhams. Le rooftop du Nomad, les terrasses du quartier Mouassine, le restaurant Le Jardin : tous font quelque chose pour le 31 décembre.
Dans la rue, c'est plus discret que dans les capitales européennes. Il n'y a pas de feu d'artifice officiel. Mais les klaxons retentissent à minuit, les gens se souhaitent la bonne année, et l'énergie dans les quartiers de Guéliz et de l'Hivernage est festive.
Noël à Marrakech
Le Maroc est un pays musulman, et Noël n'est pas une fête nationale. Mais la ville s'est adaptée à sa clientèle internationale. Certains grands hôtels installent des sapins dans leurs halls. Plusieurs restaurants proposent des menus de Noël avec dinde, bûche et champagne.
C'est un Noël différent. Vous ne trouverez pas de marchés de Noël ni de guirlandes dans les souks. Mais l'idée de passer le 25 décembre en t-shirt sur une terrasse ensoleillée, avec un tajine au lieu de la dinde, séduit de plus en plus de gens. Le dépaysement total, à trois heures de vol de Paris.
La lumière d'hiver
Les artistes et les photographes le savent : la lumière de Marrakech en hiver est différente. Plus basse, plus chaude, plus dorée. Le soleil ne tape pas à la verticale comme en été. Il éclaire les murs ocre de la Médina en biais, créant des ombres longues et des contrastes que l'été écrase sous sa lumière blanche.
La golden hour, en fin d'après-midi, dure plus longtemps en hiver. Les toits-terrasses deviennent des studios photo naturels. Les ruelles de la Médina, éclairées de côté, prennent une profondeur que les photos d'été n'ont jamais. Si vous êtes photographe, amateur ou professionnel, l'hiver est votre saison.
Les plats de saison
La cuisine marocaine change avec les saisons, même si ce n'est pas toujours évident dans les restaurants touristiques qui servent du tajine au poulet et citrons confits toute l'année.
En hiver, cherchez la **bessara**, une soupe épaisse de fèves sèches, servie avec un filet d'huile d'olive et du cumin. On la trouve dans les petits restaurants de quartier pour 10 à 15 dirhams le bol. C'est le petit-déjeuner des travailleurs de la Médina quand il fait froid.
Le **rfissa** apparaît en hiver. Des morceaux de msemen (crêpes feuilletées) nappés d'une sauce au poulet, aux lentilles et au fenugrec. C'est un plat consistant, parfumé, réconfortant. Peu de restaurants touristiques le proposent. Demandez à votre riad s'ils peuvent le préparer.
Les **soupes** en général sont plus présentes. La harira, qu'on associe au Ramadan, se boit aussi tout l'hiver dans les foyers marocains. Les marchands ambulants en vendent le soir dans la Médina, à 5 dirhams le bol.
Les agrumes dominent les desserts. Oranges à la cannelle et à l'eau de fleur d'oranger, salade de pamplemousses au sucre glace. Simple et parfait.
Pourquoi les gens évitent l'hiver (et pourquoi ils ont tort)
Les voyageurs boudent l'hiver à Marrakech pour deux raisons : la peur du froid et l'idée que "c'est mieux quand il fait beau". Mais 20°C avec du soleil, c'est le temps que la plupart des Européens considèrent comme idéal chez eux en juin. La seule différence, c'est que les nuits sont fraîches. Un bon riad avec chauffage résout le problème.
Quant à la pluie, elle est intermittente. Vous aurez probablement plus de jours ensoleillés que de jours gris. Et même les jours de pluie ont leur charme. La Médina mouillée, les reflets dans les flaques sur le zellige, l'odeur de la terre après l'averse. Les souks couverts sont au sec. Les musées aussi.
L'hiver à Marrakech n'est pas une version dégradée de la haute saison. C'est une version différente, plus calme, plus authentique, plus abordable. Les habitants le savent. C'est pour ça qu'ils sourient quand vous leur dites que vous venez en janvier.
Publié le 12 mars 2026