Avant d'acheter quoi que ce soit
La plupart des touristes achètent mal à Marrakech. Pas parce qu'ils manquent de goût, mais parce qu'ils achètent sous pression. Un guide les emmène dans une boutique. Le vendeur leur offre un thé. La politesse marocaine fait le reste. Ils repartent avec un tapis qu'ils n'avaient pas prévu d'acheter, payé trois fois le prix local, et qui finira roulé dans un placard parce qu'il ne va avec rien chez eux.
Ce guide part d'un principe simple : achetez ce qui vous plaît, pas ce que quelqu'un essaie de vous vendre. Prenez votre temps. Comparez les prix dans trois ou quatre boutiques avant de sortir votre portefeuille. Et surtout, ramenez des choses que vous allez utiliser.
Les babouches
Les babouches sont le souvenir le plus universel de Marrakech, et pour une bonne raison. Elles sont légères, faciles à transporter, utiles comme chaussons à la maison. Le problème, c'est que la qualité varie du tout au tout.
Comment reconnaître une bonne paire
Le cuir doit être souple mais ferme. Pliez la babouche en deux : elle doit reprendre sa forme sans marque. Sentez l'intérieur. Le vrai cuir a une odeur animale caractéristique, pas chimique. La semelle doit être en cuir aussi, pas en plastique recouvert de cuir. Retournez la babouche et grattez légèrement la semelle avec l'ongle. Si une couche de peinture s'écaille pour révéler du plastique en dessous, posez-la et partez.
Les meilleures babouches sont celles en cuir de chèvre, teint avec des colorants naturels. Les couleurs naturelles sont un peu moins vives que les chimiques. Le jaune safran, le marron, le noir sont les couleurs traditionnelles. Les roses fluo et les bleus électriques sont teints chimiquement, ce qui n'est pas grave en soi mais c'est un indicateur de production industrielle.
Prix
Les babouches simples en cuir coûtent entre 80 et 150 dirhams la paire dans les souks. Les modèles brodés ou avec des motifs en fil d'or montent à 150-250 dirhams. Au-delà de 250 dirhams dans les souks, vous payez le décor de la boutique. Exception : les babouches sur mesure chez un artisan, qui peuvent légitimement coûter 300 à 400 dirhams pour du travail de qualité.
Où acheter
Le Souk des Babouches, dans le passage qui relie Souk Semmarine et Souk el-Kebir, a la plus grande concentration. Mais les prix y sont les plus touristiques aussi. Pour de meilleurs prix, allez chez les grossistes dans les ruelles autour de la rue Riad Zitoun el-Kdim. Ils vendent aux détaillants et acceptent aussi les particuliers. Moins de décor, moins de discours, meilleur prix.
Les tapis berbères
C'est l'achat le plus cher et le plus risqué. C'est aussi celui qui peut apporter le plus de satisfaction si vous savez ce que vous faites.
Les types de tapis
**Beni Ourain** : les plus connus à l'international. Fond blanc crème avec des motifs géométriques noirs ou bruns. Laine épaisse, poils longs. Ils viennent du Moyen Atlas. Un authentique Beni Ourain fait à la main coûte entre 3000 et 15000 dirhams selon la taille (les tailles standard vont de 1,5 x 2 mètres à 3 x 4 mètres) et la finesse du tissage. Si on vous propose un "Beni Ourain" à 800 dirhams, c'est une copie industrielle.
**Azilal** : colorés, souvent avec des motifs abstraits et figuratifs. Ils viennent de la province d'Azilal dans le Haut Atlas. Plus fins que les Beni Ourain. Les prix vont de 1500 à 8000 dirhams.
**Boucherouite** : fabriqués à partir de chutes de tissu recyclé. Ce sont les moins chers (500 à 2000 dirhams) et les plus excentriques. Chaque pièce est unique. Ce n'est pas de la laine, donc ils ne tiennent pas aussi chaud, mais ils sont incroyablement décoratifs.
**Kilims** : tapis tissés à plat, sans poils. Légers, faciles à transporter, moins chers. Un kilim de bonne qualité coûte entre 1000 et 4000 dirhams.
Comment juger la qualité
Retournez le tapis. Plus les noeuds sont serrés et réguliers, meilleure est la qualité. Un bon tapis a un envers presque aussi beau que l'endroit. Tirez sur les poils : ils ne doivent pas venir facilement. Sentez la laine : la vraie laine de mouton a une odeur animale. Le synthétique sent le plastique. Frottez un coin blanc avec un chiffon humide : si la couleur déteint abondamment, les teintures sont de mauvaise qualité.
Où acheter
**Criée Berbère**, place Rahba Lakdima : c'est l'ancien marché aux enchères de tapis. Aujourd'hui c'est une place avec des marchands de tapis tout autour. L'ambiance est bonne pour regarder, mais les prix sont élevés.
Pour des achats sérieux, allez dans les magasins de gros dans le quartier de Sidi Ghanem, en dehors de la Médina. Moins d'ambiance, mais les prix sont 30 à 40% inférieurs à ceux de la Médina.
Transport
Un tapis se roule serré. Les marchands peuvent l'emballer sous vide pour le transport en avion. Si vous achetez un grand tapis, demandez au marchand de l'expédier par cargo. Comptez 500 à 1200 dirhams de frais d'envoi vers l'Europe, 1500 à 2500 dirhams vers l'Amérique du Nord. Exigez un numéro de suivi.
Les tagines
Attention : il y a deux types de tagines et ils ne servent pas au même usage.
Tagines de cuisson
Les tagines fonctionnels sont en terre cuite brute, non vernie. Ils sont lourds, pas très jolis, souvent brun-gris. C'est ceux-là qu'utilisent les cuisiniers marocains. Ils passent sur le feu ou sur des braises. Ils coûtent entre 40 et 100 dirhams dans les marchés populaires, comme celui de Bab el-Khemis. Le problème pour les voyageurs : ils sont fragiles au transport et lourds dans une valise.
Tagines décoratifs
Les tagines peints et vernis que vous voyez partout dans les souks sont décoratifs. Ils sont jolis, colorés, et ne doivent pas passer sur le feu. Le vernis contient souvent du plomb. Ne cuisinez jamais dedans. Une assiette décorative, ça va. Un plat de cuisson, non.
Un tagine décoratif coûte entre 60 et 200 dirhams selon la taille et la décoration. C'est un bon souvenir si vous savez que c'est un objet de décoration.
Où acheter des tagines de cuisson
Le marché de Bab el-Khemis, le jeudi et le dimanche, a les meilleurs prix sur les tagines fonctionnels. Vous pouvez aussi essayer les quincailleries de la rue Bab Doukkala. Les vendeurs sont des locaux qui achètent pour cuisiner, pas des touristes, donc les prix sont honnêtes.
Les épices
Le ras el hanout est le mélange phare. Littéralement "la tête de la boutique", c'est un mélange de 15 à 30 épices. Chaque herboriste a sa propre recette. Un bon ras el hanout coûte entre 80 et 150 dirhams le kilo. Si on vous en propose pour 300 dirhams les 100 grammes, vous êtes dans une boutique pour touristes.
Quelles épices ramener
Le **cumin** marocain est plus parfumé que celui qu'on trouve en Europe. Le **curcuma** est frais et puissant. Le **safran** est le plus risqué : le vrai safran marocain (de Taliouine) coûte entre 30 et 50 dirhams le gramme. Si on vous le vend moins cher, c'est du safran iranien reconditonné ou, pire, du carthame coloré. Le vrai safran est rouge foncé, presque brun, avec des filaments secs et cassants. Le faux est rouge vif et flexible.
Le **piment de Niora** (poivron doux séché) est un classique qu'on trouve rarement hors du Maroc. 30 à 50 dirhams le kilo. La **fleur d'oranger** séchée et les boutons de rose séchés font de bonnes infusions. 40 à 80 dirhams les 100 grammes.
Où acheter
La **place Rahba Lakdima** (place des Épices) est l'endroit classique. Les prix y sont corrects si vous évitez les boutiques avec des guides en faction devant la porte. Cherchez les petits étals tenus par un seul vendeur, pas les grands magasins avec employés en uniforme.
Transport
Les épices passent sans problème en avion dans un bagage en soute. Emballez-les dans des sacs plastiques fermés, puis dans un sac ziplock supplémentaire pour éviter que l'odeur imprègne vos vêtements. Les douanes européennes acceptent les épices sans problème. Les douanes américaines et canadiennes aussi, tant que c'est transformé (moulu ou séché) et pas frais.
L'huile d'argan
J'ai écrit un article entier sur le sujet, mais voici l'essentiel. La vraie huile d'argan cosmétique coûte entre 250 et 400 dirhams le litre. En dessous, c'est de l'huile de tournesol avec un peu d'argan pour l'odeur. Au-dessus, c'est le même produit dans un emballage de luxe.
Achetez dans les coopératives de femmes ou chez des herboristes de confiance. Évitez les boutiques des circuits de guides. Vérifiez la date de production et l'origine. L'huile d'argan se conserve environ un an pour la cosmétique, six mois pour l'alimentaire. Un flacon de 100 ml coûte entre 30 et 50 dirhams en coopérative. En boutique touristique, le même flacon se vend 80 à 120 dirhams.
Les bols et assiettes en céramique
Les céramiques peintes à la main sont un bon souvenir à condition de bien choisir. Les deux traditions principales sont Fès (motifs bleus sur fond blanc) et Safi (polychrome, plus coloré). Ce que vous trouvez à Marrakech vient de l'une ou l'autre de ces villes.
Comment reconnaître la qualité
Retournez le bol. Le dessous doit être en terre cuite brute, pas peint. Tapotez le bord avec le doigt : un bol bien cuit a un son clair, un bol mal cuit sonne sourd. Les motifs peints à la main ont de légères irrégularités. Les motifs tamponnés sont parfaitement identiques d'une pièce à l'autre.
Les céramiques de qualité sont émaillées au four à haute température. Les moins chères sont peintes puis vernies à froid, et la peinture s'écaille avec le temps et l'usage. Demandez si la pièce passe au lave-vaisselle. Si oui, l'émail est de bonne qualité.
Prix
Un bol simple de 15 cm de diamètre coûte entre 20 et 60 dirhams. Une grande assiette plate (30 cm), 60 à 150 dirhams. Un plat de service, 100 à 250 dirhams. Un service complet de six bols plus un saladier, 300 à 600 dirhams.
Transport
La céramique casse. Emballez chaque pièce individuellement dans du papier bulle ou du journal, puis dans un sac de vêtements au milieu de votre valise. Les marchands proposent souvent l'emballage, acceptez. Si vous achetez beaucoup, faites-le expédier par cargo. Les marchands du quartier des Potiers sur la route de Fès ont l'habitude d'expédier et emballent correctement.
Les lanternes en laiton et cuivre
Les lanternes marocaines projettent des motifs de lumière sur les murs qui transforment n'importe quelle pièce. C'est l'un des achats les plus spectaculaires. Mais c'est aussi l'un des plus sujets à arnaque.
Ce qu'il faut savoir
La différence principale est le matériau. Le **laiton** et le **cuivre** sont les matériaux nobles. Le **fer blanc peint** est la version bon marché. Le fer blanc rouille, le cuivre et le laiton développent une patine avec le temps. Test simple : passez un aimant. S'il accroche, c'est du fer. S'il ne colle pas, c'est du cuivre ou du laiton.
Une petite lanterne en laiton perforé coûte 200 à 500 dirhams. Un grand luminaire de plafond en cuivre, 3000 à 8000 dirhams. Les lanternes en fer blanc peint se vendent 50 à 150 dirhams. Elles sont jolies mais ne dureront pas.
Électrification
Si vous achetez une lanterne pour l'utiliser comme luminaire chez vous, vérifiez qu'elle peut être câblée. Les artisans du Souk Haddadine peuvent ajouter un système électrique pour 50 à 100 dirhams de plus. Demandez un câblage aux normes européennes (E27) ou américaines selon votre destination. Certains marchands fournissent un kit adaptateur.
Les paniers tressés
Les paniers en feuilles de palmier tressées sont devenus un classique des boutiques déco en Europe, où ils se vendent entre 30 et 80 euros. À Marrakech, le même panier coûte entre 30 et 80 dirhams. Oui, dirhams. C'est dix fois moins cher.
Les types
Le panier rond avec des anses en cuir est le plus demandé. Les paniers à couvercle conique (pour le pain) sont aussi populaires. Les paniers peints avec des motifs en laine de couleur sont un peu plus chers, 80 à 150 dirhams.
Où acheter
Les femmes qui vendent des paniers sont installées le long de la rue Riad Zitoun el-Jdid et autour de la place des Ferblantiers. Elles tressent elles-mêmes et vendent directement. Les prix sont bas et la négociation est minimale. C'est l'un des achats les plus honnêtes que vous ferez à Marrakech.
Les objets en tadelakt
Les objets en tadelakt (cet enduit de chaux polie qui donne les murs lisses des hammams) font des souvenirs originaux. On trouve des vasques rondes, des boîtes, des bougeoirs, des savonniers. La surface est lisse au toucher, légèrement froide, avec un reflet presque nacré.
Une vasque ronde coûte 300 à 800 dirhams. Un bougeoir, 80 à 200 dirhams. Une boîte, 100 à 300 dirhams. Le vrai tadelakt est fait à la main, chaque pièce est unique. Les imitations en résine sont plus légères et n'ont pas la même fraîcheur au toucher.
Ce qu'il ne faut PAS acheter
Les faux "antiquités"
Des pendules françaises soi-disant coloniales. Des portes "anciennes" de 200 ans. Des bijoux "berbères antiques". La réalité : 90% des antiquités vendues dans les souks sont des reproductions vieillies artificiellement. Les vraies antiquités marocaines ne traînent pas dans les souks depuis des années en attendant un acheteur. Elles sont vendues aux enchères ou chez des antiquaires spécialisés.
Si vous voulez de vrais objets anciens, allez chez un antiquaire établi, comme Khalid Art Gallery dans le quartier des Épices, ou à la Brocante de Bab el-Khemis le dimanche matin. Mais ne payez jamais "prix d'antiquité" sans une expertise.
Les produits made in China
Les souks de Marrakech importent massivement de Chine. Babouches en similicuir, lanternes en plastique peint, céramiques imprimées, "bijoux berbères" en alliage bas de gamme. Ces produits coûtent une fraction du prix des vrais. Comment les repérer : prix très bas, finition trop parfaite, produits identiques dans plusieurs boutiques, étiquettes discrètes en mandarin sous la base.
Si un article coûte 20 dirhams, il n'a pas été fabriqué à la main par un artisan marocain. Le travail manuel a un coût incompressible. Acceptez de payer un prix juste pour du travail réel, ou ne prétendez pas acheter de l'artisanat.
Le "cuir" de chameau
Le cuir de chameau n'existe quasiment pas à Marrakech. Ce qu'on vous vend sous ce nom est du cuir de vache ou de chèvre, parfois de mauvaise qualité, teint et estampé pour imiter une texture exotique. Ne payez pas un supplément pour du "cuir de chameau".
L'expédition : comment envoyer vos achats
Par la poste marocaine
Barid Al-Maghrib fonctionne, mais lentement. Un colis de 5 kilos vers l'Europe coûte environ 200 à 300 dirhams par voie maritime (4 à 6 semaines) ou 400 à 600 dirhams par avion (7 à 14 jours). Le suivi est aléatoire. Le bureau de poste central est place du 16 Novembre à Guéliz.
Par transporteur privé
DHL, FedEx et Aramex ont des bureaux à Marrakech. Plus cher (800 à 2000 dirhams pour un colis moyen vers l'Europe) mais rapide et fiable, avec un vrai suivi. C'est la solution pour les achats de valeur.
Par les marchands
Beaucoup de marchands de tapis et de lanternes proposent l'expédition. Certains sont fiables, d'autres non. Demandez des références de clients précédents. Exigez un numéro de suivi. Payez au maximum 50% à l'avance, le solde à la réception. Et gardez toujours le numéro WhatsApp du marchand.
Le marchandage : les règles du jeu
Le marchandage fait partie de l'achat à Marrakech. Ce n'est pas une agression, c'est un échange. Quelques règles pour bien le faire.
Ne demandez jamais le prix d'un objet qui ne vous intéresse pas. C'est une perte de temps pour tout le monde. Si vous demandez un prix, vous entrez dans le jeu. Le premier prix annoncé est le plafond. Votre premier contre-prix est le plancher. Le prix final sera quelque part entre les deux.
Dans les souks touristiques (Souk Semmarine, alentours de Jemaa el-Fna), le premier prix est souvent le double ou le triple du prix réel. Dans les quartiers moins touristiques (Mellah, Bab el-Khemis, Sidi Ghanem), le premier prix est plus proche de la réalité, parfois seulement 20% au-dessus.
Ne marchandez pas les produits alimentaires sur les marchés de quartier. Le prix affiché est le prix. Ne marchandez pas non plus dans les boutiques de Guéliz qui affichent des prix fixes.
Soyez souriant. Soyez ferme. Soyez prêt à partir. Et ne marchandez jamais si vous n'avez pas l'intention d'acheter. C'est la règle la plus importante.
Publié le 24 mars 2026