Marrakech est une ville qui se mange. Pas qui se visite, pas qui se photographie : qui se mange. Du matin au soir, à chaque coin de rue, quelqu'un prépare quelque chose. Un type presse des oranges. Une femme retourne des msemen sur une plaque brûlante. Un gamin vend des escargots dans un bol en plastique. La nourriture est partout, tout le temps. Voici comment en profiter du lever au coucher, sans plan compliqué, en marchant et en mangeant comme un Marrakchi.
8h00 :Le petit-déjeuner au jus d'orange
Commencez par la place Jemaa el-Fna. Oui, c'est touristique. Mais le matin, avant 9h, la place est encore calme. Les stands de jus d'orange sont alignés en rang, et c'est le seul endroit de la ville où la compétition entre vendeurs maintient le prix bas et la qualité haute. Un verre de jus d'orange pressé devant vous : 5 dirhams. Quatre oranges entières dans votre verre.
Ne prenez pas le jus de fruits mélangés. Restez sur l'orange pure. Et comptez votre monnaie, parce que certains vendeurs arrondissent avec les touristes.
Le soleil est encore doux à cette heure. La Koutoubia est dorée dans la lumière du matin. C'est le seul moment de la journée où la place est agréable. Profitez-en.
8h30 :Msemen et baghrir dans les ruelles
Quittez la place par le côté sud, en direction de Riad Zitoun el-Kdim. Après deux minutes de marche, vous trouverez des femmes assises devant des plaques en fonte, posées sur des bonbonnes de gaz. Elles préparent des msemen (crêpes feuilletées carrées) et des baghrir (crêpes à mille trous). C'est le petit-déjeuner des Marrakchis qui travaillent.
Un msemen coûte entre 2 et 3 dirhams. Demandez-le avec du miel, ou avec du fromage fondu type Vache qui rit si vous voulez faire comme les locaux. Le baghrir se mange trempé dans du beurre fondu et du miel. C'est gras, c'est sucré, c'est exactement ce qu'il faut pour démarrer une journée de marche.
Accompagnez le tout d'un thé à la menthe dans le café le plus proche. Les cafés de quartier facturent entre 5 et 8 dirhams le thé. Si on vous demande 15 dirhams, vous êtes dans un café pour touristes. Continuez votre chemin.
10h00 :Pause café dans le souk
Remontez vers le nord en entrant dans les souks par la rue Souk Semmarine. Le matin, les commerçants installent leurs étals et l'ambiance est plus détendue que l'après-midi. L'odeur du cuir, des épices et du bois de cèdre se mélange dans l'air frais.
Bifurquez vers la place des Épices (Rahba Kedima). En haut, il y a plusieurs cafés avec des terrasses. Le Café des Épices est le plus connu, mais les cafés voisins sont moins chers et la vue est la même. Commandez un nous-nous, le café moitié lait moitié café que les Marocains boivent le matin. Comptez 15 à 20 dirhams. Installez-vous, regardez la place en contrebas. Les herboristes sortent leurs paniers de plantes séchées. Les vendeurs de caméléons (oui, ça existe encore) s'installent dans un coin. C'est le Marrakech du quotidien.
Si vous avez un petit creux, commandez des olives et du pain. Les cafés de la place des Épices servent souvent des assiettes d'olives marinées, celles avec le piment et le citron confit. Parfait pour grignoter sans se remplir.
12h00 :Le déjeuner de rue commence
C'est l'heure. Le vrai déjeuner de Marrakech ne se passe pas dans un restaurant avec nappe blanche. Il se passe debout, assis sur un tabouret en plastique, ou accroupi devant une charrette.
La tanjia
Direction le quartier de Bab Aylen ou les petites rues derrière la mosquée de Bab Doukkala. La tanjia est le plat emblématique de Marrakech, pas du Maroc entier, juste de Marrakech. C'est de la viande de bœuf ou d'agneau, scellée dans une jarre en terre avec du smen, du safran, du cumin, de l'ail et du citron confit, puis cuite pendant des heures dans les cendres du four du hammam. Oui, du vrai hammam. Les jarres sont déposées le matin et récupérées à midi.
Le résultat : une viande qui fond, dans un jus concentré et sombre. On la mange avec du pain, directement dans la jarre. Comptez entre 60 et 100 dirhams pour une tanjia qui nourrit deux personnes.
Viandes grillées
Si vous préférez quelque chose de plus immédiat, cherchez les grillades. Rue Bani Marine, près de Jemaa el-Fna, il y a une rangée de stands de brochettes. Kefta (boulettes de viande hachée épicée), brochettes d'agneau, côtelettes. Le tout grillé sur du charbon de bois, servi avec du pain, de la tomate, des oignons et une sauce harissa maison. Une assiette complète tourne autour de 30 à 50 dirhams.
Méfiez-vous des stands qui ont des rabatteurs à l'entrée. Les meilleurs stands n'ont pas besoin de vous interpeller. Regardez où mangent les Marocains en djellaba. C'est là.
La soupe d'escargots
Juste à côté des stands de grillades, vous trouverez les charrettes de babouche, la soupe d'escargots. C'est un bouillon épicé, infusé avec des herbes (thym, réglisse, gomme arabique), dans lequel nagent de petits escargots. On les sort avec un cure-dent. Le goût du bouillon est plus intéressant que les escargots eux-mêmes, honnêtement. C'est chaud, c'est poivré, c'est réconfortant. 5 à 10 dirhams le bol. Les Marrakchis considèrent que c'est bon pour la digestion. Qui sait.
14h00 :Pause digestive et pâtisseries
Après tout ça, marchez. Allez vers le quartier de Mouassine en remontant la rue du même nom. Les ruelles sont plus calmes en début d'après-midi. La chaleur pousse tout le monde à l'intérieur.
Arrêtez-vous dans une pâtisserie marocaine. Pas un café branché avec des macarons, une vraie pâtisserie de quartier. Cherchez les cornes de gazelle (kaab el ghzal), ces croissants de pâte fine fourrés à la pâte d'amande parfumée à la fleur d'oranger. Les bonnes sont croquantes à l'extérieur, fondantes à l'intérieur. Comptez 5 à 8 dirhams la pièce, ou 80 à 120 dirhams le kilo.
Prenez aussi des chebakia si c'est la saison (pendant le Ramadan surtout, mais on en trouve toute l'année). Ce sont des fleurs de pâte frite, trempées dans du miel et saupoudrées de sésame. Un thé à la menthe avec deux chebakia et une corne de gazelle : c'est la pause parfaite.
Il y a aussi les briouates aux amandes, des triangles de pâte filo farcis d'amandes pilées, frits et nappés de miel. C'est riche. Très riche. Une ou deux suffisent.
16h30 :Le thé de l'après-midi
Marrakech a aussi ses moments de calme. En milieu d'après-midi, quand la chaleur commence à redescendre, trouvez un riad qui fait salon de thé. Dans le quartier de la Kasbah, près du palais Badi, il y a des terrasses tranquilles avec vue sur les toits. Dans Mouassine, quelques maisons d'hôtes ouvrent leurs patios aux visiteurs pour un thé.
Le thé à la menthe mérite qu'on en parle. Le vrai thé marocain, c'est du thé vert gunpowder chinois, beaucoup de sucre (beaucoup), et de la menthe fraîche nana. Il est versé de haut pour faire mousser. Si le serveur ne verse pas de haut, le thé ne sera pas bon. Ce n'est pas du folklore. La hauteur de la verse aère le thé et change le goût.
Un bon salon de thé vous servira aussi des amandes grillées et du nougat maison. Prenez votre temps. Rien ne presse.
19h00 :L'apéritif sur les toits
Le soleil commence à baisser. C'est l'heure de monter. Marrakech se vit par en haut autant que par en bas. Les terrasses de rooftop sont partout dans la Médina, et les meilleures sont celles qu'on ne voit pas depuis la rue.
Si vous voulez un verre d'alcool (le Maroc est un pays musulman mais la vente d'alcool est légale dans les établissements licenciés), quelques restaurants de la Médina ont des cartes de cocktails. Un verre de vin gris marocain, servi frais, avec vue sur les montagnes de l'Atlas qui deviennent roses au coucher du soleil. Comptez entre 60 et 100 dirhams le verre dans un établissement de milieu de gamme.
Si vous ne buvez pas d'alcool, un jus d'avocat (oui, c'est une chose ici, un smoothie avocat-lait-sucre) est un excellent choix en fin d'après-midi.
20h30 :Le dîner en riad
Pour le dîner, changez de registre. Après une journée de street food, offrez-vous un repas assis, dans un riad-restaurant de la Médina. Le quartier de Mouassine et celui de la Kasbah concentrent les meilleures tables.
Un dîner marocain traditionnel, c'est une succession de plats. D'abord les salades marocaines : zaalouk (caviar d'aubergines), taktouka (poivrons et tomates), carottes au cumin, salade d'oranges à la cannelle. Puis un tajine ou une pastilla au pigeon. Puis un couscous (si c'est vendredi). Puis les fruits de saison et les pâtisseries.
Comptez entre 200 et 400 dirhams par personne pour un bon dîner dans un riad, vin compris. Les tables les plus courues demandent une réservation, surtout le week-end. Appelez le matin.
Ne commandez pas un tajine "comme en France". Le tajine marrakchi est différent : la sauce est plus réduite, les épices plus nuancées, la viande cuite plus longtemps. Les combinaisons classiques ici sont poulet aux olives et citrons confits, agneau aux pruneaux et amandes, kefta aux œufs et tomates. Oubliez le tajine de poisson, vous n'êtes pas sur la côte.
23h00 :Le retour à Jemaa el-Fna
La boucle se ferme où elle a commencé. La nuit, Jemaa el-Fna se transforme. Les stands de nourriture prennent le relais des vendeurs de jour. La fumée des grillades monte dans l'air tiède. Les lumières des ampoules nues éclairent les visages. C'est bruyant, c'est enfumé, c'est le chaos organisé qui fait la réputation de cette place.
Honnêtement, la qualité de la nourriture sur les stands du soir est inégale. Certains stands sont bons, d'autres recyclent les mêmes ingrédients depuis le matin. Évitez les stands qui ont les rabatteurs les plus agressifs. Cherchez ceux qui sont pleins de Marocains.
Ce qu'il faut prendre le soir : une harira (soupe de lentilles et tomates, avec de la coriandre fraîche), des brochettes de cœur d'agneau (pour les aventuriers), et un verre de khoudenjal (infusion de cannelle et de gingembre). Le khoudenjal est la boisson de fin de soirée à Marrakech. Chaud, épicé, parfait pour digérer une journée entière de nourriture.
Une soupe et quelques brochettes vous coûteront entre 20 et 40 dirhams. C'est le dernier repas de la journée, celui qu'on prend debout, un pied sur le tabouret, en regardant les conteurs et les musiciens gnaoua qui jouent à quelques mètres.
Le budget total
Comptons. Jus d'orange le matin : 5 dh. Msemen et thé : 15 dh. Café et olives dans le souk : 30 dh. Tanjia ou grillades à midi : 60 dh. Escargots : 10 dh. Pâtisseries et thé l'après-midi : 40 dh. Apéritif en terrasse : 80 dh. Dîner en riad : 350 dh. Street food le soir : 35 dh.
Total : environ 625 dirhams, soit à peu près 58 euros. Pour une journée entière à manger, du matin à minuit, dans l'une des villes les plus gourmandes du monde. C'est le prix d'un déjeuner moyen à Paris.
Quelques règles pour bien manger à Marrakech
Mangez là où les Marocains mangent. Pas là où il y a un menu en six langues à l'entrée.
Ne buvez pas l'eau du robinet. Les Marrakchis eux-mêmes boivent de l'eau en bouteille. Sidi Ali et Sidi Harazem sont les marques les plus courantes.
Lavez-vous les mains avant de manger avec les mains. Il y a presque toujours un point d'eau ou un savon dans les restaurants de rue.
N'ayez pas peur de la street food. Les normes d'hygiène sont différentes de l'Europe, mais les stands qui ont un débit élevé renouvellent leurs ingrédients en permanence. C'est le stand vide qu'il faut éviter.
Et le dernier conseil : gardez de la place. Il y a toujours un prochain arrêt, une prochaine odeur, un prochain vendeur avec quelque chose que vous n'avez jamais goûté. Marrakech ne se mange pas en un seul repas. Elle se mange en marchant, en s'arrêtant, en repartant. C'est une ville faite pour les gourmands qui ont de bonnes chaussures.
Publié le 15 mars 2026